
Naomie Halioua
Co-fondatrice & CRO, Recherche IA
Temu condamnée à 200 M€ au titre du DSA : ce que la Commission a réellement dit, et pourquoi cela compte pour toutes les marques européennes.
Le 28 mai 2026, la Commission européenne a infligé une amende de 200 M€ à Temu au titre du Digital Services Act, pour ne pas avoir identifié, analysé ni évalué les risques systémiques liés aux produits illégaux vendus sur sa plateforme. Constat de la Commission : un consommateur européen a une probabilité élevée de tomber sur un produit illégal sur Temu. C’est la première amende DSA ciblant des produits illégaux sur une marketplace — et elle redéfinit le contrat entre marques, marketplaces et régulateur européen.
« Nous avons aujourd’hui infligé une amende de 200 millions d’euros à Temu au titre du Digital Services Act, pour ne pas avoir identifié, analysé et évalué les risques systémiques liés aux produits illégaux proposés sur sa plateforme. Les éléments à notre disposition indiquent que les consommateurs de l’UE sont très susceptibles de tomber sur des produits illégaux sur Temu. »
— Commission européenne, 28 mai 2026
Ce que le DSA exige réellement au titre de l’article 34
Le Digital Services Act (Règlement UE 2022/2065) impose une obligation précise aux très grandes plateformes en ligne (VLOP) — celles qui dépassent 45 millions d’utilisateurs européens mensuels. L’article 34 leur impose une évaluation des risques systémiques couvrant, entre autres, la diffusion de contenus illicites et la vente de produits illégaux.
L’obligation a trois jambes : identifier les risques, analyser leur nature et leur ampleur, évaluer la manière dont la conception et le fonctionnement du service les amplifient. L’article 35 impose ensuite des mesures d’atténuation proportionnées. L’article 74 plafonne les amendes à 6 % du chiffre d’affaires mondial annuel.
Les trois jambes de l’article 34
01
Identifier
Cartographier les catégories de produits illégaux auxquels la plateforme expose ses utilisateurs.
02
Analyser
Mesurer volumes, vendeurs récidivistes et schémas de contournement à l’échelle de la plateforme.
03
Évaluer
Évaluer l’exposition des consommateurs et la contribution de la plateforme à cette exposition.
Ce que veut dire « produits illégaux » concrètement
Le terme employé par la Commission — « très susceptibles de tomber sur des produits illégaux » — est inhabituellement direct. Il désigne des catégories produit qui violent le droit horizontal européen des produits : cosmétiques contenant des substances CMR interdites, jouets et électroniques sans marquage CE valide, bijoux et accessoires au-dessus des seuils REACH pour le plomb, le cadmium et les phtalates. Ce ne sont pas des cas marginaux ; ce sont les catégories signalées de manière répétée par les autorités de surveillance du marché depuis 2023.
CMR
Cosmétiques
Substances cancérogènes, mutagènes, reprotoxiques interdites par l’annexe II du règlement CE 1223/2009.
CE
Jouets & électroniques
Marquage CE absent ou contrefait au titre de la directive 2009/48/CE et de la RED 2014/53/UE.
REACH
Bijoux & accessoires
Plomb, cadmium, phtalates au-delà des limites de l’annexe XVII du règlement CE 1907/2006.
Le DSA ne remplace aucune de ces lois sectorielles. Il s’y superpose. Une plateforme qui héberge des vendeurs exposant les consommateurs européens à des produits enfreignant REACH, le marquage CE ou le règlement Cosmétiques doit, au titre de l’article 34, rendre compte de ce risque.
Temu n’est pas le premier cas — et ne sera pas le dernier
Depuis 2024, la Commission a ouvert des procédures formelles DSA contre toutes les marketplaces transfrontalières à fort volume opérant dans l’UE. L’amende de ce jour est la première à convertir une procédure en sanction sur la question précise des produits illégaux. Le motif est désormais lisible.
Apr 2024
AliExpress — procédure formelle ouverte (produits illégaux, transparence publicitaire).
Oct 2024
Temu — procédure formelle ouverte par la Commission.
Feb 2025
Shein — désignée VLOP, soumise au régime DSA renforcé.
Jul 2025
Shein — procédure formelle ouverte (produits non conformes, dark patterns).
28 May 2026
28 mai 2026 — Temu — première amende DSA ciblant les produits illégaux : 200 millions d’euros.
Ce que l’amende signale aux marques européennes
Pour les marques qui concurrencent — ou vendent sur — des marketplaces transfrontalières, trois choses changent après le 28 mai 2026.
1. La marketplace n’est plus un bouclier de conformité
Vendre sur une plateforme tierce ne déplace pas le risque réglementaire en dehors du fabricant ou de l’importateur. Les autorités européennes de surveillance du marché continuent de remonter aux opérateurs économiques, et le DSA ajoute désormais une responsabilité au niveau de la plateforme. Deux couches d’application, pas une substitution.
2. L’asymétrie prix créée par la non-conformité se referme
Les marques qui documentent les substances, testent contre les seuils REACH, valident leurs dossiers CE et versionnent leurs fiches produit par marché supportent un coût que les vendeurs low-cost non conformes esquivent. La décision de la Commission transforme une partie de ce coût esquivé en amende. À terme, l’écart de prix entre un SKU conforme et un SKU non conforme devrait se réduire — non pas parce que la conformité devient moins chère, mais parce que la non-conformité devient tarifée.
3. La conformité produit devient une preuve, pas un dossier administratif
La Commission n’a pas sanctionné Temu pour un produit. Elle l’a sanctionnée pour l’absence d’un processus prouvable. La position défendable n’est plus « nous avons vérifié au lancement » — c’est un registre continuellement rafraîchi indiquant quelle régulation s’applique à quel SKU, dans quel pays, quand elle a changé, et quelle mesure d’atténuation est en place. C’est ce registre que les audits, les autorités de surveillance et désormais les régulateurs de plateformes voudront voir.
Deux lectures possibles de la même amende
Lecture étroite
200 M€ est une sanction ponctuelle contre une marketplace non européenne au modèle d’onboarding vendeurs particulièrement permissif. Rien ne change ailleurs.
Lecture structurelle
Le DSA est passé de la phase de désignation à la phase d’application. Chaque plateforme — et chaque marque qui passe par une — doit désormais prouver son processus de conformité, pas seulement ses certificats.
Le nouveau standard de conformité produit en 2026
Identifier, analyser, évaluer : les trois verbes employés aujourd’hui par la Commission contre Temu sont les trois mêmes verbes que chaque marque européenne devra appliquer à son propre catalogue. À travers 27 États membres, 50 000+ régulations actives et 27 000+ autorités d’application, faire cela à la main n’est plus une question d’effort — c’est une question de structure. Ce n’est pas l’amende qui est l’avertissement. C’est le mot employé pour la justifier.
Questions fréquentes
Pourquoi Temu a-t-elle écopé de 200 M€ d’amende de l’UE ?
La Commission européenne a constaté que Temu n’avait pas identifié, analysé et évalué les risques systémiques liés aux produits illégaux proposés sur sa plateforme — une obligation prévue par l’article 34 du Digital Services Act (Règlement UE 2022/2065). La Commission a conclu que les consommateurs européens sont très susceptibles de tomber sur des produits illégaux sur Temu.
Que recouvrent les « produits illégaux » au sens du DSA ?
Les produits qui enfreignent le droit horizontal européen des produits : cosmétiques contenant des substances CMR interdites par le règlement CE 1223/2009, jouets et électroniques sans marquage CE valide au titre de la directive 2009/48/CE et de la RED 2014/53/UE, bijoux et accessoires au-dessus des limites REACH pour le plomb, le cadmium et les phtalates (règlement CE 1907/2006, annexe XVII). Le DSA ne remplace pas ces lois — il ajoute une obligation au niveau de la plateforme.
Cette amende concerne-t-elle aussi les marques qui ne vendent que sur leur propre site ?
L’amende vise Temu en tant que plateforme, mais le signal est plus large : les autorités européennes de surveillance du marché continuent de remonter aux fabricants et importateurs, quel que soit le canal de vente. Les marques qui concurrencent des vendeurs marketplace non conformes bénéficient aussi de l’effet de nivellement — l’asymétrie prix créée par la non-conformité commence à se refermer.
Quel est le plafond des amendes DSA ?
L’article 74 du Digital Services Act permet des amendes allant jusqu’à 6 % du chiffre d’affaires mondial annuel. Les 200 M€ infligés à Temu le 28 mai 2026 constituent la première amende DSA ciblant les produits illégaux sur une marketplace.
Sources et références
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